Brésil: Les Xikrin contre la mine.

Echo Magazine, 12.11.2020

www.echomagazine.ch

www.inhobikwa.org


Aurélien Fontanet préfèrerait qu’on parle des Xikrin. Pas de lui. «Ou alors juste en passant.» Pourtant, sans les photos de ce Genevois de 38 ans, les lecteurs de l’Echo ne pourraient pas découvrir aujourd’hui ces autochtones du Nord du Brésil installés dans la forêt amazonienne du Pará, un Etat grand comme deux fois la France. Ni comprendre la lutte qui les oppose depuis 25 ans au géant minier Vale, dont le siège se trouve à Saint-Prex, entre Lausanne et Nyon.

L’entreprise exploite des mines de cuivre, de fer et de nickel. Accusée de polluer les terres du Kateté où survivent quelque 1300 Xikrin, elle pourrait se retrouver dans le viseur de l’initiative pour des multinationales responsables sur laquelle les Suisses voteront le 29 novembre: le texte, très débattu et sur lequel nous reviendrons dans notre prochain numéro, veut en effet contraindre les grands groupes internationaux basés fiscalement en Suisse à respecter les droits humains et l’environnement dans tous les pays où ils opèrent.

Artiste militant

Assis dans son appartement, à deux pas du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) avec qui il collabore régulièrement, Aurélien accepte donc de nous en dire un peu plus sur lui… et les Xikrin – prononcer «Chikrin». «Adolescent, raconte-t-il, je feuilletais souvent l’album de photos de famille que ma mère gardait dans sa bibliothèque. L’image de mon père brésilien, décédé avant que je ne puisse le connaître, m’interrogeait. Je voulais en savoir plus sur lui et sur mes origines.»

Son appareil photo (déjà) en bandoulière, le Genevois alors âgé d’une vingtaine d’année s’envole pour Rio de Janeiro. Son portugais d’alors est «médiocre», mais il se lance et fait connaissance avec sa famille brésilienne. «Ils m’ont expliqué que mon père était un artiste. Que les Amérindiens le fascinaient et qu’il les peignait à partir de photographies trouvées dans des magazines.» L’artiste militant découvre aussi que sa grand-mère est Tupi, nom d’un peuple autochtone de la côte brésilienne vivant désormais en Amazonie.

En Suisse, Aurélien adhère à l’association Nordesta Reforestation et Education avec laquelle il se met à voyager. Le jeune homme documente les rencontres avec les indigènes et les villageois au cœur du Brésil. Ses images et ses vidéos contribuent à lever des fonds. Le but? Améliorer à travers des projets les conditions de vie des populations rurales en zone tropicale et trouver des solutions locales pour préserver les forêts.

En voiture ou en avion, le photographe parcourt des territoires parfois aussi vastes que l’Espagne ou l’Allemagne. Et se retrouve confronté aux ravages du capitalisme. «Le profit, souvent maquillé en progrès, détruit tout», dit-il en repensant aux centaines de kilomètres de plantations de soja qu’il a vu défiler dans l’Etat de Goiás ou aux feux de forêts géants consumant le poumon de la Terre qu’il a survolés.

Orpailleurs criminels

Un jour, dans l’Etat de Rondônia, qui s’étend le long de la frontière bolivienne, le bruit du petit Cessna dans lequel il a embarqué fait fuir des orpailleurs venus illégalement piller la terre des Paiter Surui, autre peuple autochtone du Brésil. «En Amazonie, déplore le photographe, les chercheurs d’or mutilent la forêt en y creusant des trous et souillent la nature avec du mercure. Ils n’hésitent pas non plus à exterminer ceux qui osent s’opposer à eux.»

Comme les Yanomani. «En 2011, raconte Aurélien, j’étudiais à la Haute école d’art et de design (HEAD) de Genève. L’un des mes enseignants était le réalisateur suisse Daniel Schweizer», primé en 2016 pour Dirty Gold, un documentaire qui révèle la face obscure de la fabrication d’or. «J’ai eu la chance de me rendre avec lui au nord du Brésil, jusqu’à la ville de Boa Vista. Là, le leader des Yanomani, David Kopenawa, nous a raconté le crime dont son peuple a été victime en 1993, à la frontière entre le Brésil et le Venezuela. Des chercheurs d’or ont massacré à coups de machette et de fusils des hommes, des femmes et des enfants sans qu’aucun des deux gouvernements ne lèvent le petit doigt.»

Et les Xikrin? L’artiste est entré en contact avec les Indiens du Pará par le biais d’une figure de l’ethnologie militante genevoise: René Fuerst, 87 ans, ancien conservateur au MEG et «sauveur» des Xikrin. «Dans les années 1960, explique Aurélien Fontanet, cette communauté comptait à peine une centaine d’individus. La grippe amenée par les castaneiros, les chercheurs de noix du Brésil, avait fait des ravages dans la région. René Fuerst a alors conseillé au chef des Indiens de s’enfoncer avec les siens dans la forêt pour survivre, ce qui les a sauvés.»

Un moment magique

Après des années de collaboration et de soutien aux Xikrin, l’ethnologue genevois finit par être expulsé des territoires indigènes. Les militaires aux commandes du Brésil de 1964 à 1985 n’apprécient pas les critiques du Suisse envers l’industrie minière et l’exploitation de la nature. Dépité, René Fuerst ne retournera jamais en Amazonie, mais continuera de soutenir les Indiens du Brésil à travers ses ouvrages.

«En 2013, reprend Aurélien Fontanet, je me suis rendu seul dans leur territoire avec le livre Hommes oiseaux d’Amazonie sous le bras. Un moment magique. Cinquante ans après la rencontre de René et avec les Xikrin, ils voyaient enfin les clichés en noir et blanc pris à l’époque! Le photographe fait aussi la rencontre du docteur Botelho, un médecin brésilien qui soigne bénévolement la communauté depuis 1967. «Un homme extraordinaire, souligne le photographe. Il est le premier à avoir constaté – et dénoncé – la pollution des fleuves dont dépendent les Xikrin par la multinationale Vale.»

Leader mondial de la production de minerais de fer, le géant brésilien paie depuis 2006 ses impôts en Suisse. L’an dernier, des militants ont protesté devant le siège social de l’entreprise, à Saint-Prex: ils réagissaient à l’annonce de la rupture d’un barrage de Vale, à Brumadinho, dans l’Etat de Minas Gerais. Des millions de mètres cube de déchets miniers avaient provoqué un tsunami de boue qui a causé plus de 270 morts et disparus.

Un drame survenu trois ans seulement après le désastre de Mariana, dans le même Etat, où un barrage de Samarco, société commune entre Vale et BHP Billiton retenant quatre fois plus de déchets, avait fait 19 morts et causé des dommages inestimables en dévastant un fleuve entier.

Polluer et soigner

«Pour ouvrir sa première mine en territoire Xikrin, en 1990, Vale n’a pas hésité à détruire un cimetière indigène, rappelle Aurélien Fontanet. Au début, la communauté n’a pas détecté les effets de la pollution. Mais les complexes miniers ont grandi et se sont multipliés. Aujourd’hui, les villages Xikrin sont encerclée par les usines de Vale. Et le train qui transporte les minerais découpe la forêt, il traverse des villages et des villes entières, les coupant parfois en deux pendant des heures…»

L’usine la plus problématique s’appelle Onça Puma. Elle s’élève en amont du fleuve dont les Indiens dépendent pour vivre. La pollution des eaux les empoisonne. Défrayés en échange de l’expropriation de leurs terres, les Xikrin utilisent l’argent pour… se soigner! «Les dédommagements versés par la multinationale, qui quelque part paie pour polluer, a permis d’amener l’électricité dans les villages. Et même récemment internet. Mais si cela continue, il n’y aura bientôt plus rien à récolter, chasser ou pêcher pour les Xikrin.»

Les changements alimentaires opérés ces dernières années menacent aussi la santé des Indiens. «Le docteur Botelho mène depuis longtemps un travail de sensibilisation auprès des Xikrin. Il les rend attentif à leur dépendance au sucre et à la mauvaise influence des produits industriels, révèle Aurélien. Ses recherches ont montré que les indigènes sont très vulnérables au diabète de type 2.» Génétiquement marqués par des millénaires d’alimentation issue de la chasse, de la cueillette, de cultures de subsistance sur fond d’activité physique, ils s’adaptent très mal au régime occidental, très calorique, accompagné d’un mode de vie très sédentaire.

En 2018, les Xikrin ont réussi à faire fermer Onça Puma durant plusieurs mois. Les membres de la communauté, qui vivent par la force des choses entre l’ancien et le nouveau monde, ont commencé à s’appuyer sur les nouvelles technologies pour se défendre. Et pour faire porter leur voix jusqu’à Brasilia, la capitale, et à l’étranger.

«En 2014, on pouvait capter (très mal) internet dans l’un ou l’autre village. A partir de 2016, le Wifi est devenu beaucoup plus accessible. Comme de plus en plus de Xikri commençaient à utiliser des téléphones, certains ont décidé de faire des groupes Whattsapp pour communiquer entre villages. Aujourd’hui, je communique avec eux depuis la Suisse par ce biais.»

Soucieux de prendre en mains eux-mêmes la défense leurs droits face à la multinationale Vale, certains jeunes ont demandé l’appui d’Aurélien. «En 2018, nous avons commencé à réaliser des vidéos montrant la pollution de leurs fleuves. Un collectif, Inhobikwa (ami), a ensuite été fondé et un plateforme internet crée pour relayer les messages des Xikrin. Il est désormais possible de suivre l’évolution du conflit avec Vale depuis www.inhobikwa.org. «Ni scientifique ni anthropologue», le photographe genevois se voit comme un passeur de message. Et le message des Xikrin est clair: cessez de contaminer les fleuves et les forêts, respecter la Terre.

Photos: Aurélien Fontanet

Texte: Cédric Reichenbach






Recent Portfolios